Adresse aux Ukrainiens et aux Biélorusses - Alexandre Soljenitsyne


Alexandre Soljenitsyne, Comment réaménager notre Russie ? (1990), trad. Geneviève et José Johannet, éd. Fayard, 1990, p. 18-23.

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Je suis moi-même presque à moitié ukrainien et c’est entouré des sons de la langue ukrainienne que j’ai commencé à grandir. Quant à la douloureuse Russie Blanche, j’y ai passé une grande partie de mes années de front et j’ai conçu un amour poignant pour la pauvreté mélancolique de sa terre et la douceur de son peuple.

Ce n’est donc pas de l’extérieur que je m’adresse aux uns et aux autres, mais comme l’un des leurs.

Notre peuple n’a été, du reste, séparé en trois branches que par le terrible malheur de l’invasion mongole et de la colonisation polonaise. C’est une imposture de fabrication récente qui fait remonter presque jusqu’au IXe siècle l’existence d’un peuple ukrainien distinct, parlant une langue différente du russe. Nous sommes tous issus de la précieuse ville de Kiev « d’où la terre russe tire son origine », comme le dit la Chronique de Nestor, et d’où nous est venue la lumière du christianisme. Ce sont les mêmes princes qui nous ont gouvernés : Iaroslav le Sage répartit entre ses fils Kiev, Novgorod et toute l’étendue qui va de Tchernigov à Riazan, Mourom et Béloozéro ; Vladimir Monomaque fut en même temps prince de Kiev et de Rostov-Souzdal ; et la même unité se reflète dans les fonction des métropolites. C’est le peuple de la « Rous » de Kiev qui a créé l’État de Moscovie. Englobés dans la Lituanie et la Pologne, Blancs-Russiens et Petits-Russiens restèrent conscients de leur identité russe et luttèrent pour n’être ni polonisés ni catholicisés. Le retour de ces terres dans le sein de la Russie fut senti par tout le monde, à l’époque, comme une Réunification.

Oui, cela fait mal et honte de se rappeler les oukases du temps d’Alexandre II (1863, 1876) interdisant la langue ukrainienne d’abord dans le journalisme, puis également dans la littérature ; mais cela ne dura pas longtemps et ne fut que l’une de ces aberrantes ossifications qui, frappant la politique du gouvernement comme celle de l’Église, préparèrent la chute de l’ancien régime russe.

De son côté, la Rada au socialisme brouillon qui apparut en 1917 fut constituée par un accord entre hommes politiques, et non élue par le peuple. Et lorsque, renonçant à l’idée d’une fédération, elle proclama que l’Ukraine sortait du sein de la Russie, elle le fit sans consulter l’ensemble de son peuple.

J’ai déjà eu l’occasion de répondre aux nationalistes ukrainiens émigrés qui s’emploient à faire accroire à l’Amérique que « le communisme est un mythe et que ce ne sont pas les communistes, mais les Russes qui veulent s’emparer du monde entier » (oui, oui, les « Russes » ont déjà mis la main sur la Chine et le Tibet, c’est écrit depuis trente ans dans une loi votée par le Sénat américain). Un mythe, le communisme ? Un mythe dont Russes et Ukrainiens ont, les uns comme les autres, éprouvé physiquement la réalité, à partir de 1918, dans les geôles de la Tchéka. Un mythe qui, dans la vallée de la Volga, a réquisitionné jusqu’au dernier grain gardé pour la semence et a livré vingt-neuf gouvernements russes à la famine mortelle de 1921-1922. Un mythe qui a perfidement précipité l’Ukraine dans la famine tout aussi impitoyable de 1932-1933. Et, alors que nous avons subi ensemble, sous le joug des communistes, la même collectivisation au knout et au fusil, se peut-il que ces sanglantes souffrances ne nous aient pas unis ?

En Autriche, en 1848, les Galiciens appelaient encore « russe » leur conseil national : « Holovna Rousska Rada ». Mais par la suite, dans la Galicie coupée du reste de l’Ukraine, on vit naître et se développer — non sans que l’Autriche y mît secrètement la main — un ukrainien déformé, farci de mots allemands et polonais, qui n’était plus la langue du peuple, ainsi que deux tentations : celle de faire oublier leur langue aux Russes des Carpates, et celle d’un séparatisme ukrainien radical, le même qui inspire actuellement aux chefs de l’émigration ukrainienne tantôt des boniments de camelot ignorant : saint Vladimir « était ukrainien ! », tantôt des cris de fou furieux : « Vive le communisme, pourvu que périssent les moskals ! »

Comment pourrions-nous ne pas partager la douleur des Ukrainiens devant les tourments endurés par leur pays sous le régime soviétique ! Mais pourquoi aller si loin et vouloir tailler dans la chair vive (en emportant dans le même morceau ce qui n’a jamais été la vieille Ukraine, comme la « Plaine sauvage » des nomades — devenue la Nouvelle-Russie —, ou la Crimée, le Donbass et un territoire qui va presque jusqu’à la mer Caspienne) ? Et si l’on invoque « l’autodétermination de la nation », alors c’est la nation elle-même qui doit fixer son destin. La question ne saurait être réglée sans une consultation du peuple tout entier.

Détacher aujourd’hui l’Ukraine, ce serait couper en deux des millions de familles et de personnes, tant la population est mélangée ; des provinces entières sont à dominante russe ; combien de gens auraient du mal à choisir entre les deux nationalités ! combien sont d’origine mêlée ! combien compte-t-on de mariages mixtes que personne ne considérait jusqu’ici comme tels ! Dans l’épaisseur de la population de base, il n’y a pas la plus petite ombre d’intolérance entre Ukrainiens et Russes.

Frères ! Ce cruel partage ne doit pas avoir lieu ! C’est une aberration née des années de communisme. Nous avons traversé ensemble les souffrances de la période soviétique : précipités ensemble dans cette fosse, c’est ensemble que nous en sortirons.

En deux siècles, quelle multitude de noms éminents à l’intersection de nos deux cultures ! Selon la formule de M.P. Dragomanov : « Inséparables, mais aussi immélangeables. » La voie doit être ouverte toute grande à la culture ukrainienne et biélorusse non seulement sur le territoire de l’Ukraine et de la Russie Blanche, mais aussi, cordialement et joyeusement, sur celui de la Grande-Russie. Pas de russification forcée (mais pas non plus d’ukrainisation forcée, comme on en a connu à la fin des années vingt), un développement sans entraves de nos cultures parallèles, et la classe faite dans l’une ou l’autre langue au choix des parents.

Bien entendu, si le peuple ukrainien désirait effectivement se détacher de nous, nul n’aurait le droit de le retenir de force. Mais divers sont ces vastes espaces et seule la population locale peut déterminer le destin de son petit pays, le sort de sa région, - et chaque minorité nationale qui se constituerait, à cette occasion, à l’intérieur d’une unité territoriale donnée, devrait à son tour être traitée sans aucune violence.

Ce qui vient d’être dit s’applique également dans sa totalité à la Biélorussie, à cela près qu’on n’y a pas excité un séparatisme inconditionnel.

Ceci enfin : nous devons nous incliner bien bas devant la Biélorussie et l’Ukraine pour l’immense malheur de Tchernobyl, provoqué par les arrivistes et les imbéciles du système soviétique, et le réparer comme nous pourrons.

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